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Hommage au Népal

Au pied des Annapurna - Himalaya

Au pied des Annapurna – Himalaya

J’ai été comme tout le monde très peiné des évènements qui ont commencé le 24 avril dernier au Népal. Des secousses ont toujours lieu deux mois après la premier tremblement de terre et la situation est toujours dramatique. Bien sûr tout le monde aide comme il peut en fonction de ses moyens.

A part la France, le Népal est pour moi le pays où je me sens le mieux, où je suis le plus en accord avec moi même, et cela malgré la guerre civile et les autres évènements malheureux. Je me suis toujours dit que s’il me restait 3 mois à vivre, j’irai les passer au Népal pour partir au milieu des montagnes et des hommes saints qui y habitent.

Je voulais aussi rendre hommage à ce pays et ses habitants à qui je rends visite le plus souvent possible. C’est un texte que j’ai écrit il y a longtemps pourtant, avant la guerre civile qui a appauvri encore plus ce pays et a marqué profondément ses habitants. C’est un hommage au Népal des années 90, bien après celui des hippies des années 70 mais avant celui du tourisme de masse et des hôtels 4 étoiles qui fleurissent maintenant. Vous sentirez une certaine nostalgie. Mais ce n’est pas une nostalgie tournée vers le passé. J’éprouve la même nostalgie pour ce pays d’aujourd’hui, c’est plutôt une sorte de mal du pays qui me tient toujours.

Sur les traces de Maurice Herzog

Cela fait trois heures que Julie et moi sommes assis, face à face à la terrasse du restaurant. Le temps se couvre sur la vallée du Modi Khola. Comme nous, le ciel a envie de pleurer.

Birethanti est le dernier village du trek, la dernière étape après trois semaines de marche. Mais aucun de nous n’a envie de rentrer sur Pokhara.

– Bon, faut y aller, après ça va faire tard ! Y’a quand même une heure de bus jusqu’à Pokhara.

– OK, OK, un dernier « chaï » (thé indien), on paye et on y va. OK ?

Cela fait plusieurs fois que l’on dit ça, et en fait personne ne bouge. « Encre un petit quart d’heure… ». On est vraiment comme des gamins refusant d’aller se coucher. Mais à force de rester là, à ne rien dire, je viens de prendre une décision irrévocable : je reviendrai ici le plus tôt possible, je reviendrai, c’est promis, juré, craché.

Cela va faire presque un mois, jour pour jour que je suis au Népal. Je suis arrivé très sceptique. Ce n’est pas bien d’avoir trop d’attentes sur un endroit. Mais c’était plus fort que moi. KATMANDOU ! ! C’est vraiment un mot magique. D’autres noms dansaient dans ma tête : Maurice Herzog, Annapurna, René Barjavel, Reinold Messner, Edmund Hillary, Flash, Everest, K2, Manaslu etc… Tous mes rêves d’adolescent se trouvaient là, presque. Et puis, ils y avaient tous les gens rencontrés en Australie, en Nouvelle-Zélande. Tous, chose rare, étaient unanimes : le Népal est l’un des meilleurs pays à visiter en Asie.

Mais trop c’est trop. J’allais forcément être déçu. Alors par avance, je me suis noirci le tableau. Katmandou n’est plus un village aux nombreux jardins, il y a 700 000 habitants maintenant, on n’est pas dans les années 70 non plus, le tourisme a du tout dénaturé, même les Népalais, j’arrive trop tard. J’imaginais que le pire allait arriver.

Il ne m’a pas fallu longtemps pour perdre mon semblant de scepticisme. À l’aéroport de Katmandou, j’ai rencontré Tyrelle. On a partagé le taxi jusqu’à Thamel, le quartier ultra-touristique de la ville. De là, on a pris un vélo rickshaw et on est descendu parmi les rues étroites, d’aspect médiéval, vers la vieille ville. Cela fait six ans que Tyrelle passe son temps entre économiser de l’argent en Angleterre, et voyager en Asie. Elle vient de passer les six derniers mois dans la jungle d’une petite île en Thaïlande. Elle est plutôt relax et spontanée.

Je ne sais pas ce qu’il lui a pris, mais sur le rickshaw, elle s’est mise à vraiment sourire et à saluer tout le monde de façon très révérencieuse avec des « Namasté », accompagné du geste de prière, comme il est paraît-il de coutume. Je ne savais plus où me mettre.

Mais, chose encore plus incroyable, les Népalais semblaient  sincèrement très heureux de nous voir heureux, alors ils nous souriaient et répondaient par un Namasté aussi cérémonieux. Les enfants, les femmes assises sur le trottoir, les saddhous, tout le monde nous souriait. Alors on souriait de plus en plus. A Durbar Square, la place Royale, nous avons laissé le rickshaw pour continuer à pied. Là aussi, tout le monde était vraiment très content de nous voir, et les Namasté continuaient. Je n’en pouvais plus de sourire et de rigoler. Tout m’émerveillait, les temples majestueux, les échoppes des magasins sur les trottoirs, le sourire de la foule, le joueur de flûte, Tyrelle. J’étais comme un gamin. J’avais des crampes dans les mâchoires. Et puis, on aperçoit l’hôtel qu’on nous avait recommandé chacun séparemment depuis deux pays différents.. Il est beau, blanc, semble propre, il a des balcons donnant sur la place et sur le vieux palais royal et les temples. C’est parfait ! On se regarde, je dis :

– Je veux la chambre tout là haut, au troisième avec le balcon !

Et puis je m’arrête et je reprends mon souffle.

– Non, tout va trop bien. Tu vas voir, l’hôtel va être fermé ou complet.

Hotel Sugat - Durbar Square

Hotel Sugat – Durbar Square

On entre, on se renseigne. L’hôtel est bien ouvert, il y a des chambres simples ou doubles. Je regarde Tyrelle, on se connaît depuis à peine une heure. On hésite. Est-ce qu’on pourrait voir une de chaque ?

Le patron prend un jeu de clés, et nous conduit au troisième étage, il ouvre la porte d’une chambre. C’est exactement celle que je voulais, le balcon est là, la chambre est propre, confortable, toute blanche. Il y a deux lits. Je regarde Tyrelle, on se marre, un hochement de tête :

– C’est bon, c’est celle là qu’on veut.

On est resté six jours, à pas faire grand chose, boire du chaï, discuter avec des Népalais, des backpackers, des anciens hippies des années 70 qui nous racontaient “la grande époque”. On a réuni les lits. Comme des amoureux, on se levait tard et on discutait beaucoup. Il y a à Katmandou une atmosphère romantique, je crois. Du haut du balcon ou du toit de l’hôtel, j’ai pu voir à quel point les Népalais ont le sourire et la gentillesse naturelle. Je ne les ai jamais vus se mettre en colère ou ennuyer quelqu’un.

Marché - Durbar Square

Marché – Durbar Square

Même pour essayer de vendre du haschisch ou changer des dollars (activité illégale), ils restent polis et presque parfois timide :

– Excuse-me, Sir ? Change, haschisch ?

– No thank you, I don’t smoke.

– Oh ?! Sorry, sorry…

Le septième jour, j’ai quitté Tyrelle. Je voulais voir les montagnes de plus près ; elle voulait apprendre à méditer. Je me suis dirigé vers Pokhara, puis le massif des Annapurna.

Là encore, je n’ai pas été déçu. La marche avait commencé parmi les bananeraies. Puis de village en village, le paysage changea avec l’altitude : du blé, du maïs, puis de l’orge et enfin seulement de la pomme de terre. A 2500 m les conifères succédèrent aux forêts de chênes. Puis au-delà de 3200, juste des buissons, puis du lichen, puis plus rien. En bas la population était hindoue, puis plus haut d’origine tibétaine. C’est dans la  magnifique forêt de chênes que j’ai rencontré Denis et Fanny. Cela faisait près de quatorze mois qu’ils voyageaient autour du monde et ils avaient passé une très mauvaise première nuit sur le trek. Ils étaient partis en retard de Pokhara et n’avaient pas pu rejoindre Besisahar (point de départ du trek) avant la tombée de la nuit. Il faut normalement six heures de bus pour effectuer les quarante-deux km de piste entre Dumre et Besisahar. A mi-chemin, il s’était mis à pleuvoir, la piste était devenu impraticable. Ils étaient bloqués dans un village. Le chauffeur du camion dans lequel ils voyageaient leur avait proposé de leur trouver un logement pour la nuit, le camion repartirait au lever du soleil. Denis me raconta :

– On suit le chauffeur à l’intérieur d’une vieille maison, les murs sont noirs de suie, on passe à côté d’une salle à manger qui ressemble plutôt à un garage, on monte un escalier en bois très étroit, et on arrive dans une pièce, un dortoir avec une dizaine de lits très sales ! Je dis au chauffeur en essayant d’être cool :

– Ne vous inquiétez pas pour nous, on va trouver un hôtel.

– Non, non, vous ne comprenez pas. C’est ici l’hôtel du village.

– Ah ? OK.  Alors ça va, pas de problème.

Fanny continue  : “En fait l’hôtel n’était ouvert que pour les travailleurs qui refaisaient la route. Ils ont commencé à débarquer, après leurs dîners pris dans la salle à manger en bas, complètement saouls, en crachant partout. Y’en avait un qui toussait tellement, j’ai cru qu’il allait mourir là ! On n’a pas pu dormir. Au milieu de la nuit, un gars s’est mis à apostropher un autre à l’autre bout de la chambre, et ils ont commencé une conversation d’ivrognes en gueulant au milieu des ronflements. On a dormi partout en Asie, mais je crois que c’est la pire nuit que j’ai jamais connue, une horreur ! On était les premiers dans le camion le lendemain au lever du soleil ! »

Denis conclut :

– Maintenant on en rigole, mais vraiment c’était la plus mauvaise nuit qu’on a passé en Asie !

Au-dessus de 4000 mètres, il n’y a plus rien qui pousse, sauf un peu de lichen. Au-dessus de 4400, plus rien de tout. Seuls les yaks permettent à quelques hommes de vivre. A 4200 Fanny est malade, à cause de l’altitude, donc ils décident de rebrousser chemin.

Le jour suivant, on est une trentaine à passer le col de Thorong-La à 5400 m. Les montagnes ont une telle présence. Beaucoup autour culminent à 3 km au-dessus de nous, c’est vraiment impressionnant. On se sent tout petit, tellement fragile, vulnérable. Je suis très heureux, malgré mon mal de tête. Le plateau tibétain s’étend désormais devant nous. On peut voir la pyramide presque parfaite que forme le Dhaulagiri.

Dhaulagiri vu de Muktinath

Dhaulagiri vu de Muktinath

Je sais qu’au pied de cette montagne, il y a le village de Tukuche, de Marphat et juste en face de l’Annapurna. J’y serai dans quelques jours. Je sais aussi que c’est dans cette vallée que s’est passée une des aventures la plus formidable de l’alpinisme mondial.

Tukuche

Tukuche – village du camp de base de Herzog

En 1951, huit alpinistes français, avec à leur tête Maurice Herzog, ont gravi, sans oxygène, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un sommet de plus de 8000 m, l’Annapurna.

L'expédition de 1951

L’expédition de 1951

La belle aventure s’est transformée en tragédie à cause du mauvais temps et de la malchance. Lionel Terray et Maurice Herzog ont sauvé leurs vies mais ont perdu des doigts aux mains et aux pieds, victimes de gelures. L’intensité des souffrances qu’ils ont subies est inconcevable, à la mesure de leur courage. Leur survie, et celle de toute l’équipe était déjà un miracle.Ce récit “Annapurna, premier 8000”avait marqué mon enfance. Je me souviens d’une phrase d’Herzog dans son livre : “ J’ai appris que pour gravir une montagne, il est plus important d’être honnête que d’être fort”. Les Népalais considèrent leurs montagnes comme des déesses, ils savent de quoi elles sont capables.

Quinze jours après Thorong-La, je suis à Birethanthi, dernier village du trek, avec Julie, une Québécoise. Attablé à la terrasse du restaurant, je pense à tout ça.

Je ne sais pas ce qui va me marquer le plus : la gentillesse inégalée des gens, leur flegme, la présence de ces montagnes, si hautes, si majestueuses, les caravanes de mulets, les baignades dans l’eau glacée de la rivière, Kshitiz, Raju, Hari, ces Népalais qui nous ont fait rire, et qui étaient les premiers à nous donner l’accolade, en échange de rien, parce qu’ils sont heureux, parce qu’on est heureux, parce qu’on aime leurs pays.

Il n’y a pas si longtemps, le Népal était le deuxième pays le plus pauvre du monde. Le revenu moyen par habitant était de $ 164 par an en 94. L’espérance de vie de 53 ans pour les hommes.

En 1951, quand Herzog a vaincu l’Annapurna, il y avait 6 millions d’habitants. Maintenant, il y en a 22 millions. La moitié des recettes de l’Etat vient des aides extérieures. C’est dire à quel point le pays fait face à de gros problèmes. Pourtant les Népalais semblent garder le sourire. Est-ce dû à leur incroyable spiritualité ? Il y a plus de 150 festivals religieux par an à Katmandou. Il doit y avoir plus de temples, d’édifices religieux dans cette ville que de cafés à Paris. Les autels sont constamment « utilisés » : le matin pour les offrandes avant d’aller travailler, le soir pour les prières, la journée pour une requête ou une « pouja ». Continuellement décorés de fleurs, d’encens, de « tikas », les dieux semblent bien vivants ici.

Un de mes grands plaisirs à Katmandou est de me promener au lever du soleil dans la vieille ville. Les touristes dorment encore, mais les Népalais sont là en famille, offrant une fleur et un peu de poudre rouge à leurs dieux, avec leur gentillesse et leur délicatesse habituelles.

Finalement, Julie se lève la première. Je la suis. On paie, puis on sort du restaurant. On descend la rue pavée, on passe le pont, puis on marche 500 m dans la boue pour rejoindre le goudron de la route de Pokhara. Hélas, il y  un bus, puis c’est Pokhara, et un hôtel. C’est fini.

Epilogue 

J’ai revu Denis et Fanny quelques jours plus tard à Katmandou, dans le fameux hôtel de Durbar Square. Je venais juste de louper Tyrelle. Elle m’avait laissé un message pour que j’aille la rejoindre dans un monastère bouddhiste. Pourquoi pas.

– Ben alors, vous deux ! Qu’est-ce que vous faites là ? Je croyais que vous étiez en Inde ?

– Ouais, mais on est tellement bien là ! On n’arrive pas à se décider à partir. Et puis on n’arrête pas de voir débarquer des gens d’Inde qui disent « Ah ! Qu’est-ce que c’est bien ici ! » Il paraît qu’il fait 50°C à Delhi.

– Je ne sais pas si l’Inde c’est moins bien ou pas, mais il est hors de question que je parte maintenant. Je commence juste à apprécier…

Autre épilogue 

J’ai tenu parole, un an après j’étais de retour au pays natal du Bouddha et sur les sentiers autour du massif de l’Annapurna. Je crois que je suis accro ou amoureux.

Faites attention si vous allez là-bas, je ne connais personne qui ne se soit pas promis d’y retourner. Le frère d’un collègue y est retourné quatorze fois d’affilé. Je vous aurais prévenu.

Monkey Temple - Kathmandhou

Monkey Temple – Kathmandhou