Barbie in India

A quoi ça sert d’être riche ?

Cela faisait 5 ans que je n’étais pas retourné  en Inde et près de 12 ans dans le Karnataka, état du Sud, dont la capitale Bagaluru (Bangalore) est souvent appelé la Silicon Valley indienne.

L’avantage d’un séjour aussi court (un mois), est qu’on est toujours en processus d’adaptation, et j’ai pu comparer nos deux mondes, le monde occidental et le monde indien.

Riche de droits…

Cette fois, et cela va paraître comme une banalité, j’ai vraiment pris la mesure de notre richesse, à nous, occidentaux, vivant dans un pays démocratique développé. D’abord, nous sommes riches de droits, de droits civiques, mais surtout de droits sociaux. Je parle du droit à une éducation, à la santé, au logement, à la retraite etc.. Tout ce qui n’existe pas là-bas. Parfois même, nous trouvons que les gens qui défendent ces droits en font un peu trop. J’ai eu l’occasion de rencontrer des travailleurs sociaux à Bangalore lors d’un échange arrangé par mon hôte à Bangalore. Ces travailleurs sociaux se battent pour que les plus pauvres puissent avoir droit à quelques choses, ils se battent en manifestant, en bloquant, en écrivant, en pétitionnant et pour cela ils passent souvent du temps en garde à vue, en prison, subissent des intimidations et sont mal vus car ils empêchent certains de s’enrichir en paix. Je suis revenu avec une admiration pour ces héros de l’ombre qui font l’histoire de leur pays, et qu’on entendra jamais nommés. J’ai aussi acquis une plus grande appréciation pour les « avantages acquis » ayant vu les effets d’une vie sans. Les amis chez qui j’ai séjourné quelques jours sont manifestement de la classe moyenne. Elle ne travaille pas et lui est le responsable d’une ONG. Il a une thèse en économie de la Sorbonne, a travaillé plusieurs années pour l’UNICEF, est invité plusieurs fois par an à donner des conférences en France, au Brésil et en Italie. En effet, il parle anglais, portugais, français, italien, et quelques langues indiennes ayant des alphabets différents. Ils sont propriétaires de leurs maisons, ils ont deux aides à domicile et un chauffeur. Tout a l’air nickel mais mon ami a 76 ans, et il travaille toujours, d’une part par passion mais aussi par nécessité. Il a élevé et marié trois enfants, donc trois mariages à payer. Un des enfants a eu un grave accident et il a fallu payé 6 mois d’hôpital. Mon ami, lui, a été diagnostiqué d’un cancer il y a deux ans, et les chimios, les examens ont aussi coûté très chers, vidant les économies d’une vie. Voilà un exemple de vie sans droits sociaux.

Aux USA, certains font face au manque de droits sociaux avec presque les mêmes conséquences tragiques. J’ai un ami dont la femme est atteinte d’Alzheimer. Elle a 75 ans, lui 77. Ils sont mariés depuis 52 ans. La garder à domicile devient de plus en plus problématique. Pour elle, entrer en institution coûterait 120 000 dollars par an. Lui n’a pas ce genre de revenus, étant à la retraite. Donc, il a deux solutions. Soit il paie en prenant sur les économies , son capital, dont les intérêts lui versent sa retraite, jusqu’à ce qu’il se retrouve insolvable, ruiné, et alors il aura droit au minimum vieillesse américain (« social security ») et sa femme aussi. Elle pourra alors rester dans un établissement spécialisé qui sera payé par le contribuable américain, grâce à une sorte d’aide sociale. Soit il doit divorcé, il pourra alors garder sa retraite et il pourra faire déclarer insolvable sa femme pour permettre à l’aide sociale américaine de prendre en charge les frais de séjours dans l’institution nécessaire au vue de sa condition, et lui garder sa maison, sa voiture etc… Divorcer ou se retrouver au minimum vieillesse américain seraient un drame inimaginable encore pour lui. Il a choisi la troisième solution : rester avec sa femme, l’accompagner lui-même jusqu’au bout, même si sa vie est un enfer. – Pour les gens qui se posent la question, en France, les choses se passeraient un peu différemment, car l’aide sociale française se paient avec la participation partielle et selon les ressources, du conjoint, des enfants, petits-enfants, arrière petits-enfants (selon les départements) et finalement sur la succession, une fois que tout les époux sont morts. On oblige personne à se ruiner avant de prendre le relais : l’Etat avance les frais et se rembourse sur la succession.

Donc, je suis très reconnaissant et heureux que la France aient ces droits sociaux, et je crois que tout le monde devrait l’être.

Et des richesses tout court…

Nous avons aussi d’énormes richesses matérielles. Nous étions déjà riches dans les années 80. Nous sommes devenus de plus en plus riches, et aujourd’hui notre richesse est devenue insolente. Paradoxalement (ou pas), aujourd’hui, la classe moyenne indienne a la même préoccupation que la classe moyenne occidentale (accès à l’éducation des enfants, un peu plus d’argent, un peu plus de bidules/gadgets/produits de consommation, et puis une bonne santé, une retraite pour les vieux jours etc..) mais elle ne se bat pas avec les même armes et surtout elle ne part pas du même niveau. Donc, je disais que cette recherche d’accumulation de biens et d’amélioration du quotidien semble universelle.

Si je regarde ma vie et celle des autres Terriens, nous avons toujours chercher à avoir un peu plus et/ou un peu mieux, le truc qui nous manque, quoi. A 10 ans, j’ai acheté mon premier radio-cassette mono, mais à 15 ans ma première stéréo, à 18 ans ma première voiture (une Renault 12 TS de 1974), puis les autres, à 25 ans, ma première moto ( Kawasaki 600 GPZ Ninja), mon premier ordi, puis mon premier Mac…

Ce n’est pas un phénomène nouveau. En d’autres temps, les hommes avec un peu de richesse ont eu le même réflexe (avoir plus) mais achetaient autre chose : des pierres précieuses, des palais, certains cherchaient la reconnaissance et la gloire (mais comme la richesse, la gloire était aussi un signe de valeur…). D’autres, pour augmenter leurs revenus, achetaient des moyens de production, des fermes par exemple (je pense à Sénèque), ou des armées (Crésus, Pompée) pour acquérir plus de gloire et plus de richesse. Aujourd’hui, nous créons des auto-entreprises, nous cherchons un boulot qui paie plus, une promotion, nous passons un concours.

Je l’avais déjà signalé dans un autre article, tout le monde recherche 20 % de revenus en plus de ce qu’ils ont déjà. Quand on pose la question : combien avez vous besoin de gagner pour être heureux ? Ceux qui gagnent 1000 €, vont dire, en moyenne, 1200 € (« si j’avais 1200 € par mois au lieu de 1000, ce serait super !! ») ;  ceux qui gagnent 2000, vont dire 2400 ; ceux qui gagnent 5000, vont dire 6000 €, en moyenne.

La question que je me pose aussitôt est : pour quoi faire ? J’ai la chance d’avoir quelques années derrière moi et je vois bien que nous sommes bien plus riches qu’il y a 30 ans, bien plus que les 20 % « nécessaires » à être super heureux. Tous les « objets de consommation » que nous achetons se sont « enrichis », améliorés, ont eu des upgrade. Ils n’ont aucun point commun avec ce que nous utilisions à l’époque. Je parle des objets de la vie quotidienne : les maisons, les voitures, les appareils photos, les téléphones, les plaques de cuissons etc. Et franchement, sommes nous plus heureux que dans les années 80 ? Ne devrions-nous pas avoir la banane tous les jours, non ?

J’ai lu quelque part que si l’on travaillait tous à mi-temps, avec les progrès de la productivité des dernières années, nous pourrions produire le même PIB par personne que celui des années 80. On pourrait vivre avec le même niveau de richesse que dans les années 80. C’était pas si mal les années 80 en terme de confort, non ? En travaillant à mi-temps. En tout cas, la planète s’en sortait mieux.

La vraie question est : pourquoi est-ce que la majorité d’entre nous se réveille à 6h30 chaque matin par un réveil horrible, sort de son lit, se lave les dents, mange et boit un café rapidement, pour se rendre dans le froid et la pluie dans un lieu, où l’on rend, 8 heures par jour,  quelqu’un plus riche, qui demande en plus notre reconnaissance pour cela ?

Pour avoir plus de bidules avec plus de pixels ? Vraiment ? Ou sommes en train de courir après un mirage ?

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