Old days

Pourquoi consomme-t-on autant ?

« Your money or your life » nous apprend à savoir dire « assez ». Mais ce livre n’essaie pas d’expliquer la raison de notre surconsommation actuelle.

un temps d'avant

Je lis depuis plusieurs années beaucoup d’articles en anglais, la plupart américains. Je le fais pour plusieurs raisons :
– pour penser « outside the box », voir les choses d’un autre angle
– pour garder ma pratique de l’anglais.
– parce que je n’ai pas trouvé de blog en français sur des sujets qui m’intéressent
– et une dernière raison, un peu par fierté.
Et justement, c’est sur ce dernier point que je veux revenir.
Quand je lis Mr Money Mustache se moquer des excès « american way of life » (des propriétaires de SUV, de maisons avec 4 salles de bain etc..), je ne peux m’empêcher de penser : « bah oui, c’est évident » et « on n’a pas trop se problème ici ». Sauf que, c’est certainement évident pour nous, mais beaucoup moins pour les Américains. Ainsi, Mr Money Mustache a raison d’être un peu le « poil à gratter » du rêve américain. Il fait bouger les lignes, en tout cas, avec talent, humour et assez de tact.
Donc je disais, quand je lis ces articles, je pense « Ah Ah » et puis quoi ? Qu’il y a t’il pour moi ? Qu’est ce qui est un excès dans ma vie de Français presque moyen ? Pour essayer de répondre à cette question, j’ai cherché un point de comparaison, et j’en ai trouvé un qui m’aide un peu : la vie des citoyens moyens dans des pays moins développés. Oui, c’est pas très glamour, mais efficace. Je vais essayer d’être clair.

Un voyage dans le temps plus que dans l’espace

Voyager dans ces pays, c’est un peu voyager dans le temps. Je me rappelle de mon premier séjour au Népal quand j’ai vu des enfants faire rouler un cerceau avec un bâton. Cela me paraissait un jeu du début du siècle, du temps de ma grand-mère (je l’avais vu dans des illustrations de vieux livres, cela avait l’air d’une activité courante), mais jamais je n’avais vu quelqu’un jouer à cela. Et en fait, je crois que les préoccupations des Népalais d’aujourd’hui étaient plus proches de celles de mes aïeux : « Y aura-t’il assez d’eau demain, et d’électricité ? Les livres demandés par l’école sont décidément très chers » Ce genre de trucs.
Les familles plus aisées (classe moyenne) ont des préoccupations plus proches de nous, certainement. Je dis cela de mon expérience perso, qui n’est pas très grande, mais j’ai eu la chance de vivre quelques jours dans une famille de la classe moyenne indienne, j’ai visité aussi des Népalais très pauvres et des Mexicains et puis j’observe, j’écoute et je m’intéresse à ce genre de choses quand je voyage.
D’une manière générale, quand on vit dans ces pays, on vit avec beaucoup moins d’argent (le PIB par tête est beaucoup plus faible). Ce n’est pas que les choses que nous possédons ici n’existent pas ou sont moins cher, au contraire, mais comme les salaires sont moindres, on fait avec moins. Exemples (les prix datent de quelques années et sont issus d’une petite ville du Bihar, état rural et très pauvre de l’Inde) : le salaire minimum pour un jour de travail 30 roupies (1/2 €), une canette de coca 12 Roupies (25 cents d’€) , un kilo de riz (premier prix) 10 roupies (20 cents), une maison vaut entre 200 000 et 600 000 roupies (entre 3000 et 7000 €). Si on va à Calcutta (Kolkata), on peut maintenant acheter un iphone pour sensiblement le même prix qu’ici et les appartements sont beaucoup plus chers. Donc, tout cela ne nous apprend pas grand chose sur ce qu’ils font de différent de nous.

Par contre on voit des différence de mode de vie, et on peut faire quelques hypothèses, pour le moment j’en vois deux.

La pub !

La première hypothèse est le plus évidente. Je suis beaucoup plus sollicité ici par les pubs et l’atmosphère ambiante pour acheter tout et n’importe quoi, surtout n’importe quoi. Qui a vraiment besoin de 4 lames pour se raser 🙂 J’ai abandonné la course à 3. J’étais à deux lames, je suis revenu à une lame. F…. this ! Je dois dire que gamin j’avais cru à la pub « la première lame soulève le poil…. ». Franchement, c’est risible, non ?
Bon je reprends mon raisonnement plus sérieusement. Je pense que le tournant a eu lieu dans les années 70 – 80 (oui c’est vague). Mais on est passé d’une société de production à une société de commercialisation.
Depuis les années 30, le but était de produire pour équiper tout le monde de voitures, frigos, télévision etc.
Puis à un certain moment (années 70-80 ?) tout le monde a été en gros équipé des biens « essentiels ». Mais il fallait continuer à vendre, et les budgets en pub et marketing ont explosé. Moins sur le hi-tech, car du coup, c’était de l’innovation et donc on était dans un cycle de production et d’équipement. Par exemple, quand le magnétoscope est sorti, cela s’est vendu comme des petits pains. Idem, 25 ans plus tard pour le premier iPhone. Mais même Apple a du s’y mettre et augmenter son budget pub l’année dernière pour le mettre au niveau de Samsung. Voilà ce qui arrive quand on innove plus 🙂
Je vois plusieurs conséquences du passage de la société de production de masse à la consommation de masse :
– la première, évidente, est qu’il faut produire moins cher à cause de la concurrence, donc on cherche des gains de productivité et on fait de la déflation salariale. C’est deux mauvaises nouvelles pour nous, les salariés, les sous-traitants, car on travaille plus pour moins.
– Deuxième conséquence, les boîtes se tournent vers à les pays à équiper, c’est à dire les pays du tiers monde, comme ils sont 80 % de la population, cela fait saliver grave (pour rester poli) les dirigeants des entreprises.
– La troisième est la délocalisation de l’industrie, car on gagne ainsi sur les deux tableaux, on a accès à de nouveaux marchés et on produits encore moins cher. Tout cela pour dire que les ouvriers de l’industrie en Europe ont du soucis à se faire.

Donc le marketing est devenu super important. Cela change pas mal de chose dans le métier de l’industriel. Au début, quand il fallait équiper tout le monde, l’important était la quantité produite. Ainsi Ford produisait au début, un seul modèle, on s’embêtait pas avec les détails, la seule option disponible pour choisir sa voiture était la couleur, disait Henry, pourvu qu’elle soit noire ! Maintenant, le consommateur est roi, enfin presque. Celui qui peut payer. Les ingénieurs d’Airbus se casse la tête actuellement pour arriver à faire rentrer une piscine dans un A380, car il y a des Saoudiens prêts à payer.
Donc c’est la première hypothèse pour répondre à la question de notre surconsommation : on est plus tenté maintenant parce qu’on ne résiste pas à la science du marketing qui analyse nos comportements et nous matraque de suggestions. Mais pour moi ce n’est pas la seule hypothèse.

Le rythme de la modernité

De nouveau, quand je regarde les différences entre la vie des personnes du tiers monde et la mienne, le plus frappant est le rythme. (Et je ne parle pas du tempo de la musique). Ces gens travaillent beaucoup, de longues heures, mais pas à mon rythme ou celui de mes collègues, pas au rythme auquel je suis habitué en Europe.
De même, à la maison, je les ai vu rarement faire du multi-tasking, genre regarder la télé en faisant la cuisine, ou faire les courses en écoutant un podcast, repasser en train de superviser les devoirs du gamin …
On pourrait penser que c’est parce qu’ils ont des aides : un aide cuisinier, une femme de ménage, un chauffeur qui peut aller faire des courses par exemple. Mais je ne crois pas que ce soit la cause. Car par exemple, pour la cuisine, nous n’avons pas une cuisine aussi compliquée et demandant autant de travail que la cuisine indienne. Les produits aussi, achetés ici en supermarché ou au marché sont généralement plus simple à exploiter : on ne trie plus les lentilles ou le riz des petits cailloux comme le faisaient nos grands-parents. Conduire, se garer en Inde ou au Mexique pour aller au marché n’est pas tout à fait la même aventure non plus. Se fournir en eau, en électricité est aussi très compliqué. Ici, un coup de fil et c’est bon. Là-bas, on fait livrer l’eau, car elle est rare en certaine saison. Les pauvres y ont accès que quelques heures par jour (comme en France dans le sud, Montpellier par exemple, au début du siècle). Pour la lessive et la vaisselle, nous avons des machines à laver. Eux on de l’aide humaine. Donc en fin de compte, je crois que la charge de travail restante est sensiblement la même.

Mais notre rythme est complètement fou

J’ai travaillé avec des Africains qui « débarquaient » en France comme on dit. Ces personnes étaient très bosseurs, il pouvait doubler les horaires sans problème (comme moi à l’époque). De plus, ils comprenaient, anticipaient et s’adaptaient très vite. Par contre, ils n’étaient jamais aussi rapide, aussi speed que moi et mes collègues nés en Europe. Quelques mois plus tard, ils avaient pris ce rythme.

Donc je crois que de la même manière que, quand j’apprends que des américains lavent leur serviette de toilette chaque jour après chaque utilisation, ce qui fait un couple avec 3 enfants = 5 serviettes = une machine, tous les jours, je me dis « ils sont complètement fous ces A….. », je suis sûr que certains dans des pays moins développés, s’ils pouvaient nous voir courir du matin au soir sans vrai pause, sauf dans le métro au heures de pointes penseraient de leur côté : « ces pauvres Français, ils ont perdus la tête ». Peut-être ma grand-mère penserait la même chose d’ailleurs :). Un de mes proverbes africains favoris est « Cela ne sert à rien que tu te dépêches, car toi et moi arriveront en même temps au coucher du soleil ».

Quand je regarde ma vie d’enfant de la banlieue parisienne qui a grandi dans les années 80, et je ne vois pas autant de speed. Même quand ma mère a repris le travail, on s’est adapté, les repas n’étaient pas aussi diversifiés, mon père s’est mis à faire les courses, on a pris une femme de ménage, mais je ne me souviens pas que mes parents étaient pressés, comme je le suis souvent, ou comme je vois mes collègues l’être.
Il me semble que la tendance actuelle est de remplir chaque heure de notre emploi du temps et de celui de nos enfants. Ainsi, on se retrouve à faire le taxi, pour nos enfants ou nous mêmes, le mercredi et le samedi. Avons nous plus d’activités que les familles mexicaines, indiennes ou népalaise que j’ai rencontrés ? Je suis sur que oui. Mais alors, pourquoi ? Pourquoi sommes-nous dans cette situation abracadabrantesque ?

Les pays développés sont des pays précaires

Mais pourquoi avons nous « besoin » de maintenir un tel rythme de vie, une telle débauche d’énergie et d’activités ?
Je crois aussi que contrairement aux autres pays mentionnés plus haut, nous, pays développés, sommes devenus des pays prompts à la paranoïa. Ce serait long à expliquer, mais on peut se référer aux travaux de Jean Furtos, que l’on trouve dans son excellente revue Rhizome (gratuite). Furtos ne parle pas de consommation, il est psychiatre et spécialiste des souffrances psycho-sociales, mais je vais reprendre sa théorie à ma sauce.
Pour faire court. Nous vivons dans une société précaire. Une société précaire est une société qui a peur. » Les gens qui sont pauvres ont peu, les gens qui sont dans la misère n’ont rien, et les gens qui sont précaires ont peur » pour citer Jean Furtos.
Je dirais que l’Inde est un pays pauvre, mais pas précaire, pas encore ou pas tous les Indiens. Par contre, ici, nous sommes tous précaires. Je dirais que la société, les médias nous ont persuadé que notre société est précaire et qu’il faut avoir peur, se méfier des lendemains qui déchantent, des voisins, des autres, surtout ceux qui sont différents, et même de nous-mêmes (avez-vous acheté votre ethylo-test ?). C’est bon pour le business et la productivité. Cela fait vendre et certains pensent que cela fait travailler plus. Peu importe, les conséquences sont qu’on ne laisse pas les enfants seuls, on les accompagne à l’école, on les occupe les mercredi et samedi après-midi, on les trace avec des téléphones portables, on ferme nos maisons, on mets des alarmes de plus en plus sophistiqués etc… Et on s’occupe de tout, on cherche à contrôler au maximum notre vie.
Contrôle parfait = sécurité. Sauf que la vie n’est pas parfaite et c’est donc une course perdue. Ne rien faire, s’ennuyer est impensable. Il y a donc ce rythme, comme un battement, un tempo, et il ne faut pas que cela s’arrête.

Furtos va plus loin, il décrit la paranoïa en plusieurs degré. Il y a la précarité « ordinaire », une sorte de stress bien supporté, qui stimule normalement ceux qui ont une bonne estime de soi etc. Mais on se méfie quand même. Et puis, un jour c’est trop (un nouveau petit patron, un échec, un deuil…), alors on laisse tomber, on ne se bat plus, et on se réfugie dans « l’hédonisme désenchanté », un repli sur soi. On fait le gros dos, le minimum, et on se concentre sur ce qui nous fait du bien (notre famille, nos objets, notre cocon). Il y a ainsi beaucoup de personnes « hédonistes désenchantés », des gens qui ont peur, qui sont précarisés, d’ailleurs, pas que des chômeurs, mais des gens qui ont des CDI, des ingénieurs, des cadres etc… qui compense, qui s’occupe de leur bien être et de celui de leurs proches, à tout prix. Aux Etat-Unis ça donne des SUV et des maisons avec 4 salles de bains et 3 garages 🙂

Pour infos, mais c’est un peu hors sujet, si on pousse le stress plus loin, on peut arriver à l’auto-exclusion qui est une sorte de symptôme psychiatrique. La personne se retourne comme un gant. Elle fonctionne à l’envers. Plus on l’aide, plus elle va mal. Elle ne peut ne plus ressentir la douleur physique. Par exemple, elle ne peut envisager de se soigner, de prendre rendez-vous, alors elle se retrouve aux urgences quand elle « tombe » et que les secours la ramasse. Elle s’auto-exclue du monde par mécanisme de survie. Et donc, elle ne veut pas revenir dans notre monde. Une sorte de psychose sociale. On voit ces personnes errer finalement dans nos rues, et on se demande comment elles sont arrivées là. Beaucoup de Français ont peur de se retrouver un jour dans la rue. Je ne me souviens plus du pourcentage, autour de 40 %

Ce genre de stress, je ne l’ai rarement vu dans mes voyages. C’était il y a quelques années. Mais je ne serais pas étonné que ces pays soient touchés maintenant. Furtos décrit ce qu’il a vu au Burkina. Les portes se ferment le soir, les gens se méfient des autres.
Par contre, j’ai vu ce genre de chose au Mexique qui était dans un entre deux à l’époque. J’ai voyagé presque deux mois dans le sud du Mexique. Tous les soirs, sur le « zocalo », les villageois se réunissaient pour passer du temps ensemble. Les gamins jouaient, les hommes discutaient ensemble, les femmes un peu plus loin et les ados draguaient. Tout le monde avec tout le monde. Tout le monde se connaît, ou au moins quelqu’un qui connaît l’autre. Et puis je suis monté au Nord, à Chihuahua notamment. À l’époque, seuls les états du nord du Mexique recevaient la télévision américaine. Le soir, les rues de Chihuahua étaient désertes, à peine éclairées, et personne ne traînaient dehors, les rues étaient sombres, désertes. Elles avaient l’air de vraies coupe-gorges. Quel contraste en quelques centaines de kilomètres.

Nous, nous avons passé ce stade il y a bien longtemps. On en est au moment où on laisse les grand-mères mortes dans leur appartements plusieurs semaines avant de les découvrir, tellement on a oublié qui étaient nos voisins.

Conclusion : pourquoi consomme-t-on autant ?

Il est temps de conclure, pour ceux qui ont eu le courage de me lire jusqu’au bout, vous avez mon admiration.
Donc, pour résumer, nous sur-consommons car :
– parce qu’il faut que ça se vende et on nous manipule comme des enfants,
– parce que nous avons un sentiment d’insécurité sociale (je ne parle pas de la vraie insécurité, la violence aux personnes etc),
– parce que nous compensons un gros stress
– parce que c’est parfois le seul sens que l’on trouve à la vie, dans notre hédonisme.

J’ai souvent été victime de la première et troisième raison. Je le suis moins maintenant, mais cela n’est pas naturel, ce qui est naturel est de sortir ma carte de crédit. Ca a failli arrivé récemment, j’en parlerai la prochaine fois 🙂
Pour la quatrième, heureusement que j’ai trouvé un sens à cette vie 🙂
Et pour la première, je suis moins sujet car je n’ai pas de télévision depuis plus de 20 ans, j’écoute la radio avec très peu de pub, celle du service publique et des podcasts sans pub.
Sans le vouloir, j’ai donné deux raisons pour ne plus avoir de télévision : pour ne pas être sollicité par les pubs et ne pas sombrer dans la paranoïa :). Pour s’informer, mieux vaut lire des blogs en langue étrangère.

 

 

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