Vinoba-Bhave

Petit cours d’économie (2)

Nous avons vu dans la première partie de cet article que économie et politique sont intimement liés, qu’il n’y a pas de loi naturelle du marché ou d’ailleurs et que l’économie ne reflète QUE les aspirations politiques de certaines personnes. Au moins, on s’aperçoit que pratiquement tout est possible, pour peu qu’on prenne le temps d’y réfléchir.

Aujourd’hui, je vais parler de cela en pratique, montrer que ce qui paraît impossible est possible.

Je vais parler d’un miracle économique (et politique) qui a vraiment eu lieu, parce que quelques personnes (en fait non, beaucoup de personnes) ont pensé différemment et ont décidé de construire un autre monde.

Avez-vous entendu parler de la réforme agraire indienne ? C’est dommage qu’on ne l’enseigne pas dans les manuel d’économie. Toutes les réformes agraires du 20ème siècle ont échoué, sauf celle-là, parce qu’elle était un peu spéciale.

En 1947, l’Inde obtient son indépendance des Britanniques, pacifiquement, grâce aux pressions non-violentes exercées par les Indiens qui suivaient l’exemple du Mahatma Gandhi. Les Britanniques (surtout Churchill) organisèrent la partition de l’Inde en Pakistan (Orientale et Occidentale) et Inde. Le Pakistan Orientale deviendra le Bengladesh en 1971. Gandhi fut assassiné en janvier 1948 par un intégriste hindou,  qui ne lui pardonnait pas de soutenir les Indiens musulmans autant que les Indiens hindous (l’Inde est le deuxième pays musulman au monde, le premier est l’Indonésie).
Après que la partition eu lieu, avec son cortège de violences, de déplacements de population et de misère, l’Inde organisa son premier gouvernement autour de Nehru, le bras droit de Gandhi.
Mais le parti politique de Gandhi se cherchait un leader pour prendre la place de Gandhi. Quelques sages se tournèrent vers Vinoba Bhave qui était un disciple de Gandhi, en lui suppliant de s’investir dans le parti. Il répondit qu’il ne s’en sentait pas capable. Les autres insistèrent et lui demandèrent de réfléchir. Il dit qu’il rendrait sa décision à la prochaine assemblée générale du Congrès 6 mois plus tard. Pendant 6 mois, il comptait marcher à travers l’Inde pour se rendre à cette réunion, et d’ici là, il aurait pris sa décision.

Il partit avec quelques disciples, à pied, marchant sur les routes de villages en villages. Le soir, ils s’arrêtaient dans un village et demandaient l’hospitalité et  partageaient le repas autour d’un feu avec les villageois. Il y avait souvent des discussions où les villageois faisaient état de leurs difficultés. Un problème récurrent était la situation des Intouchables. N’ayant pas de terre à cultiver, ils étaient contraints de mendier et avaient toutes les peines du monde à nourrir leur familles. Les Brahmanes avaient souvent beaucoup de terres, plus qu’ils ne pouvaient en cultiver. Alors Vinoba dit un jour à la famille d’intouchables qui habitait dans un village :
– J’ai bien compris votre problème, et je vais en parler à Nehru pour faire une réforme agraire. Ainsi le gouvernement confisquera les terres des Brahmanes et vous la redistribuera, ainsi vous aurez des terres à cultiver et vous pourrez nourrir vos familles.
Tout le monde se coucha se soir-là, confiant, mais Vinoba ne dormait pas, il réfléchissait.
Le lendemain matin, avant de reprendre la route, il parla à tout le village.
– Je suis désolé mais mon idée n’est pas bonne. Je connais l’Inde. Si le gouvernement confisque les terres des Brahmanes et tente de les redistribuer, avec la corruption qu’il y a dans ce pays, tous les intermédiaires (ministres, chef de gouvernement local, chef de district, maire) vont se servir au passage, et à la fin il n’y aura plus suffisamment de terre pour vous à cultiver. Je suis désolé. Je n’ai pas de solution.
Alors un Brahman prit la parole.
– J’ai moi-même beaucoup de terres. Je pourrais en donner à cette famille. Combien avez vous besoin ?
– Pour nourrir ma famille, 3000 mètre carré suffiront.
– Je peux te donner 3000 mètre carré de terrain, pas besoin du gouvernement.
Vinoba s’interposa :
– Il faut que tu demandes d’abord l’accord à ta femme et à tes fils car tu vas les déshériter.
Le Brahmane partit et revint avec l’accord de sa femme et de ses fils et la donation fut faite.

(Dans une version de cette histoire eu lieu, cette scène eu lieu dans l’après-midi du18 avril 1951, dans le village de Pochampally, et le propriétaire terrien qui donna ses terres s’appelait Ram Chandra Reddy. Et en fait, il a donné 40 hectares à 700 familles d’intouchables.)

Et dans la prochain village, la même chose fut faite. Et ainsi de suite. Dans les mois  et les années suivantes, des disciples de Vinoba parcourirent l’Inde à pieds et permirent la plus incroyable réforme agraire jamais mise en place. 400 000 hectares de terres furent ainsi redistribués. Vinoba a même fait la couverture du magazine Time aux Etats-Unis.

Vinoba Bhave Time Magazine

 

Bon, voilà, il y a pleins de leçons à tirer de cette histoire. Comme je ne veux pas donner de leçon je vais m’arrêter là 🙂 Je trouve que cette histoire me rappelle l’histoire des AMAP qui est une « révolution » silencieuse (au moins dans les médias), un peut trop lente à mon goût. Il y a cette organisation depuis la base, depuis les besoins des hommes et des femmes. Beaucoup de choses comme cela se passent actuellement dans des communautés plus petites, parfois de manière moins parfaite, mais je trouve cela chouette 🙂

Au delà des leçons à tirer de cette aventure, on peut rêver d’autres révolutions aussi bénéfiques que celle-là. On reproche souvent aux personnes qui recherchent l’indépendance financière d’être égoïstes, de vouloir en quelque sorte vivre comme rentiers de la société, consommer, ne pas produire. Cela peut être vraie de quelques personnes mais si j’imagine une société ou beaucoup de personnes recherchent l’indépendance financière, je ne vois pas cela.

Je vois une société où l’on consomme moins de produits stupides sans réelle valeur ajoutée, une société où la Terre sans porterait mieux, une société où il y aurait moins de gaspillage. Socialement, je vois une société où les gens favorisent les expériences à leur possession, où les gens peuvent consacrer plus de temps à élever leurs enfants, assister leurs parents vieillissant, s’impliquer dans des associations. La plupart des gens garderaient certainement un travail mais à temps partiel, ainsi moins de chômage mais aussi moins de travailleurs stressés. Bien sûr, l’économie de l’industrie en prendrait un coup, mais ce serait uniquement l’industrie qui produit des trucs en plastiques pas vraiment utiles. Des investissements seraient fait sur la qualité de vie, des productions d’énergie verte, l’économie d’énergie. Moins stressés, les gens mangeraient moins de sucre, donc il y aurait moins de productions de céréales, donc moins d’érosion des sols, moins d’utilisation de pesticides, moins de cancer, de diabète, d’Alzheimer..

Si je me pose la question de quel type de système économique, politique, sociétal je rêverais, j’arrive à ce genre d’utopie. Est-ce vraiment impossible ? Je ne suis pas sûre et je pense que cela vaut la peine de marcher dans cette direction. Surtout, je ne vois pas en quoi ce serait moins bien que la direction où nous allons maintenant.

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