Peintres

Lutter contre l’hyper-spécialisation

 

Hum, cela a l’air un peu perché comme titre, mais en fait c’est très simple et très réel.

De quoi je veux parler ?
Notre société, ou plutôt l’économie de notre société nous encourage à devenir de plus en plus spécialisés dans notre travail. Dans mon champs (le secteur médico-social), on a d’abord un diplôme relativement généraliste. Et puis au fils des années, on se spécialise dans un champs, une population. Peut-être les SDF ou le handicap, ou les personnes âgées. On apprend les maux qui affligent ces populations, leurs difficultés, leurs manques, leurs maladies spécifiques, et les lois et dispositifs qui permettent de répondre à ces problèmes. Les lois changent régulièrement, les dispositifs aussi. Chaque ministre veut marquer son passage, faire une trace. La Loi Duflot, les lois Bessons etc..
Alors on devient très pointu, car ces dispositifs, ces programmes d’aide sont très pointus.
C’est la même chose dans l’industrie, dans la médecine, partout où l’on regarde. La cardiologie n’est plus  toute à fait un spécialité de la médecine. Trop vague. Il y a maintenant les cardiologues spécialisés dans la santé des artères, d’autres spécialisés dans le rythme cardiaque, d’autres encore spécialisés dans les problèmes liées à l’hypertension. Et les choses continuent à évoluer dans ce sens.

Pour quels effets ?
Il y a  certes des bénéfices à cette spécialisation à outrance. Même pour le spécialiste. On peut en tirer une certaine reconnaissance, une fierté d’être aussi calé dans un domaine. On peut aussi se sentir irremplaçable, et ainsi avoir un faux sentiment de sécurité dans son travail. Savoir que l’on est le seul à savoir opérer une machine correctement est rassurant pour tout le monde. Pour un temps…
Car bientôt, la machine va être changée ou pire va devenir inutile. Et la spécialisation deviendra obsolète. Notre métier rejoindra la multitude de métier qui n’existe plus. Et des pans entiers d’une industrie disparaîtra avec ses travailleurs hyper-compétents. Et pour ces ex-travailleurs, l’enfer ne fait que commencer. Ils deviennent à leur insu, complètement incompétents du jour au lendemain et toute leur estime de soi disparaît avec l’utilité de leurs savoirs.
Il y a d’autres inconvénients à être hyper-spécialisé. On fait toujours la même chose, on répare les mêmes problèmes, et on s’occupe des mêmes personnes. Je connais, et je crois que je ne suis pas le seul, des personnes très très compétentes dans leurs métiers, mais qui n’en peuvent plus. Ces personnes se retrouvent dans une sorte de prison. Très compétentes et appréciées, elles sont allées au bout de leurs démarches. Elles ne font que répétées les mêmes tâches pour la n’ième fois et la lassitude est bien là. Elles attendent la retraite qui viendra les délivrer de cette voie sans issue. Elle ne peuvent plus faire l’effort de partir d’où elles sont, pour apprendre une autre spécialité. J’en connais qui sont sous anti-anxiolytique pour tenir jusqu’à leur départ en retraite, et pour qui leur travail est devenu un cauchemar après l’avoir exercer pendant plus de 30 ans, relativement normalement et avec satisfaction.
Ça, les économistes ne l’ont pas prévus, il me semble. Je pense qu’ils avaient prévus et encouragés l’hyper spécialisation, car  cela permet plus de productivité etc, mais ils n’ont pas prévu pas le coût social immense.

Donc comment faire pour ne pas tomber dans le piège, pour aller à contre-courant ?
Si on prend un peu de recul, on s’aperçoit que ce processus de spécialisation a commencé bien avant l’ère moderne. Un enfant d’une peuplade primitive de chasseurs-cueilleurs a probablement plus de compétences dans son environnement que nous, adulte, dans le notre. On peut imaginer qu’un adulte « sauvage » a les compétences nécessaires pour construire sa maison, trouver de l’eau, à manger dans son environnement. Il pourra fabriquer des remèdes à basse de plantes pour des afflictions courantes. Il pourra réparer ses outils, en fabriquer d’autres etc.

Nous, de notre côté, avons « délocalisé » ou « externalisé » nos compétences et la tendance s’est amplifiée avec la révolution industrielle. Nous avons maintenant besoin d’autres personnes pour tous les domaines de notre vie quotidienne, et il semble que chaque génération perd un peu plus de compétences par rapport à la précédente. Nous achetons de plus en plus de plats préparés, les « services à la personnes » explosent et pas seulement à cause du vieillissement de la population.

Cet été j’ai lu  » The 4-hour work week » de Tim Ferris. Ce bouquin m’a apporté beaucoup, notamment sur la l’organisation du travail dans le but de devenir plus productif en étant plus efficace et n’ont pas plus efficient. Tim Ferris encourage l’externalisation (la sous-traitance) des petites tâches qui prennent du temps par l’utilisation de PA (Personnal assistant), sorte de secrétaire particulier, travaillant derrière un ordinateur quelque part en Inde. Ce PA peut payer les factures, organiser des sorties, des vacances (chercher le meilleur deal sur internet pour un billet d’avion), offrir des cadeaux d’anniversaire et même faire une partie de notre travail à notre place afin de libérer plus de temps libre (travail de recherche, de secrétariat, écrire un rapport etc). L’idée d’avoir plus de temps libre me plaît. Mais l’idée de dépendre de quelqu’un ne me plaît pas. Pas à ce point là.

Je préfère largement le concept de Renaissance Man de Jacob Frisker. L’idée est de multiplier ses compétences et aussi multiplier ses sources de revenus. J’ai déjà parlé de cela dans l’article « Comment augmenter mes revenus ? ». Cet article parlait de l’idée d’utiliser des compétences (dans un sport, en cuisine etc..) ou un « capital » (ex un appartement, une voiture) que nous avons déjà pour augmenter ses revenus.  On peut pousser le concept plus loin. On peut d’abord essayer de devenir plus compétent dans notre vie quotidienne. On pourrait imaginer faire ses meubles, faire son jardin, l’entretien de sa voiture, de son vélo etc… Qui sait ? Peut-être ces compétences ou « capital » peuvent aussi devenir source de revenus. Avec la crise de 2007, un tas de sites sont apparus où les gens loue leur voiture, leurs appareil photo, leur appartement etc. à des particuliers par l’intermédiaire de réseaux. C’est très intéressant.

Un des problème de notre pouvoir d’achat est que parfois ces compétences sont difficilement monnayable en Euros sonnants et trébuchants. D’abord parce que l’on reste souvent des amateurs. Et puis ce n’est pas tout à fait dans notre culture de facturer des services rendus. Par contre, c’est tout à fait dans la culture américaine où les enfants paient les grand-parents pour garder leurs petits-enfants. Ne pas le faire ou ne pas le proposer serait anormal pour beaucoup là-bas. Ici, c’est impensable il me semble. Perso, je me vois mal demandé à un copain de me payer de l’argent parce que je lui ai appris à faire une bûche de Noël. Par contre, on peut imaginer, et d’autres l’ont fait, des monnaies alternatives qui permettent d’échanger ces compétences. Ainsi sont nés dans les pays anglo-saxons les monnaies LETS devnues SEL en France. Un exemple : si je te montre comment faire un bûche de Noël, tu me donnes 120 SEL (deux heures de travail). Avec ces 120 SEL, je peux « payer » quelqu’un pour me montrer comment vidanger, changer les filtres et nettoyer les bougies de ma voiture. Cette personne avec ces 120 SEL peut te « payer », une soirée de baby-sitting etc. La boucle est bouclée, non ? On a pas besoin de se connaitre très bien, juste d’être dans le même réseau.

J’ai travaillé quelques années comme extra soit en temps que cuisinier, soit en temps que serveur. C’était en Angleterre, à Londres et j’étais hyper-compétent dans ces deux domaines comparé au reste du personnel. C’était mon vrai métier et mes collègues étaient souvent des étudiants qui payaient leurs études. J’avais ainsi plusieurs employeurs. J’étais donc le roi de pétrole. Je travaillais qu’en extra sur une semaine, refusant toute offre de CDI, voulant ma liberté dans travailler quand je voulais. On s’arrachait mes compétences en cuisine, en salle, et j’ai toujours prêts à dépanner. Par contre, cela m’est arrivé plusieurs fois de partir du jour au lendemain si je pensais que je n’était pas traité de manière normale par un petit chef. Les « grands » patrons  me rappelaient s’excusant de se qui s’était passé me suppliant de revenir. Parfois j’acceptai, parfois non car je travaillais déjà ailleurs. Ce que je veux dire par cet exemple est que mes compétences et le contexte faisaient que je n’avais pas tous mes oeufs dans le même panier, et je pouvais retomber sur mes pattes facilement si je perdais un emploi. J’avais ce que les anglais appel du « leverage », de la marge de négociation. Je n’étais jamais pris à la gorge.

MadFientist a relaté dans un article récemment une expérience un peu similaire. En fait, il a atteint récemment l’indépendance financière et donc a été voir son patron pour démissionner et partir voyager. Son patron lui a proposé aussitôt la possibilité de travailler d’où il voulait, de ne jamais se rendre au bureau ! (il est programmeur informatique). MadFientist avait déjà eu cette expérience quand il a quitté l’Ecosse pour les Etats-Unis. A l’époque, son patron lui avait proposé une augmentation de salaire de 20 % et la possibilité de travailler depuis les Etats-Unis.  Il est sûr que sans son désir de partir, si il avait demandé une augmentation de salaire de 1%, elle aurait été refusée. The Power of Quitting. Le pouvoir de dire non, ou merde ou F-Y. jlcollinsh appelle son épargne « F-You money », le pouvoir de se barrer du jour au lendemain. C’est pas mal, j’aime bien 🙂

Conclusion
Je m’aperçois que cet article est déjà relativement long et je ne sais si tout le monde aura suivi jusqu’au bout :). Pour résumer ma pensée, je crois que pour survivre le mieux possible dans ce monde économique de brut, il faut se fabriquer un pouvoir de négociations, du « leverage ». Et on peut le faire en devenant compétent dans de multiples domaines, , et/ou augmenter son indépendance financière. Le mieux est de faire les deux, car les deux s’auto-alimentent. Il y a pleins d’avantages.
– On rencontre de nouvelles personnes, on rend service et pour pas un rond. On crée même de la richesse.
– On développe notre esprit, on maintient une fraîcheur, un esprit enfantin qui reste curieux.
– Ces compétences deviennent des ressources. On devient moins dépendant d’un travail, d’une spécialisation. On peut retomber plus facilement sur nos pattes en cas de difficultés. On peut partir de situations misérables facilement.
– Devenant moins dépendant de notre travail pour vivre, on peut plus facilement garder la main sur ce qui est exigé de nous, on peut obtenir des bénéfices/ des compensations (augmentations de salaire, travailler à la maison etc) plus facilement si le système le permet.

Pour la recette de ma recette de la bûche de Noël, il faut attendre Noël 🙂

Sur le même thème :