Les enfants de la crise

Sur la route

Sur la route

Je suis né à la fin des années 60, en plein dans ce qu’on a appelé ensuite les 30 Glorieuses. Je n’ai pas souvenir de cette période bien sûr. Mes premiers souvenirs remontent à la crise pétrolière, à la chasse aux Gaspi, à l’installation d’un thermostat dans la maison familiale, à la chasse aux lumières allumées inutilement et aux scenarii apocalyptiques des films et des romans de science-fiction d’un monde sans pétrole.

Ma vision personnelle des 30 Glorieuses est une ère où le matérialisme était roi et pour de bonnes raisons. La France et tous les pays autour de nous étaient à reconstruire. Les tickets de rationnements avaient duré jusqu’en 1947 et les habitudes des personnes âgées avaient été altérés. Le spectre de la guerre et du rationnement encourageaient certains personnes à accumuler nourriture et boissons de quoi tenir un siège. Il n’était pas rare de voir dans les caves et les celliers de mes amis des dizaines de kilos de sucre et de farine stockés au cas où. Toute la France était à nourrir, éduquer, soigner et à équiper. Il y avait des bidonvilles aux portes de Paris, des vieillads qui mourraient de faim et les enfants et les adultes n’étaient pas beaucoup mieux traités. Plus on possédait, mieux on se portait.

Le reste du monde, l’écologie de la planète, ne comptaient pas beaucoup, le monde était si grand et les autres continents si loin.  Les voyages outre atlantique se faisaient en bateau, et vers l’Asie en sauts de puce d’avions passant par l’Egypte et l’Iran.

Pour toute personne se trouvant dans la force de l’âge à cette période, la route était claire. Travailler dur pour améliorer son train de vie, oublier le passé et être heureux en construisant l’avenir. Quand mes parents se sont mariés en 1959, ils n’avaient pas de réfrigérateur, pas de machine à laver, pas d’ascenseur pour aider à monter les landaus en haut des six étages de leur appartement, sous les toits de Paris. Mais je crois que mon père avait déjà une voiture. Comme je l’ai dit, la route était claire. Le premier achat fut une machine à laver pour soulager ma mère (c’était plutôt une lessiveuse) puis l’achat du frigo. En 1966, ils déménagèrent en banlieue nord dans un appartement neuf, avec le chauffage central, une chambre pour chaque enfant. Puis en 1973, ce fut le pavillon, la deuxième voiture, le téléphone, la télé couleur (coupe du monde de 78), le magnétoscope (coupe du monde de 82) et puis c’est tout. Le fax et l’ordinateur sont arrivés des années plus tard.

Je décris tout cela pour expliquer le contexte de mon enfance et adolescence. Il paraît totalement normal que je n’ai cherché, jeune, qu’à aspirer aux mêmes choses que mes parents. C’est à dire, travailler dur, faire le plus d’argent possible et le dépenser intelligemment pour être heureux. Je peux rajouter aussi me marier, avoir des amis, partir en vacances mais je crois que tout le monde voit le tableau.

Mais quand je suis arrivé sur le marché du travail, le contexte avait pourtant déjà changé. Il y avait la crise, 2 à 3 millions de chômeurs et les rapports entre les partenaires sociaux, les employés et les travailleurs avaient considérablement changé. Même, mon père qui était en fin de carrière commençait à ne plus se reconnaître dans cet évolution. La précarité s’est installé dans notre société. On pouvait tout perdre assez facilement semblait-il : son emploi, ses allocations chômage, sa santé etc… Le monde devenait menaçant. A l’époque les « voleurs » d’emploi étaient Taïwan et le Japon. On ne délocalisait pas encore mais on importait, surtout des voitures plus fiables.

Dans ce contexte, j’ai choisi de travailler dans un secteur qui ne connaissait pas la crise (la restauration française), j’ai travaillé aussi plus que les autres pour avoir des promotions et je suis parti m’installer dans une capitale économique particulièrement performante (Londres). Je poursuivais  toujours le même but de gagner de l’argent afin de le dépenser pour être heureux.

J’ai déjà écrit sur la façon dont je me suis rendu compte que l’argent ne pouvait me rendre heureux. Donc je ne vais revenir dessus dans cet article. Il est suffisant de dire que vu le niveau d’équipement de mon foyer, je ne vois pas comment un surplus de dépense peut apporter quoique que ce soit à mon bonheur. J’ai appris que plus d’argent ne me rendrait pas plus heureux de mon expérience personnelle.

En examinant cet expérience, je m’aperçois que j’ai vécu à un période charnière de notre histoire. Les gens avant moi n’ont pas vraiment connu la crise économique et précarité, les gens après moi, n’ont connu que ça. Certains jeunes aujourd’hui seront aussi les premiers à connaître un niveau de ve inférieur à leurs parents. C’est ce qu’on appelle le déclassement social. J’ai peur que ces jeunes risquent donc de ne pas apprendre les mêmes leçons que moi.

Donc je me demande quel pourrait être le climat ambiant qui doit influencer les jeunes actuels et les pousser vers un bonheur moins axé sur le matériel. Je vois deux courants contradictoires.

  • Il y a ceux qui ont pensent que l’argent va les aider à acheter ce qui va les rendre heureux. Les objets qui semblent actuellement faire l’unanimité sont le téléphone portable, les grands écrans plants (incurvés SVP), les grosses voitures, des vacances plus loins et plus chères, des sorties plus fréquentes. Parmi ces personnes, je pense qu’il y a deux sous-catégories, ceux qui croient qu’ils peuvent encore arriver à posséder un jour TOUT ce qu’ils auraient « besoin » pour être heureux, et ceux qui savent qu’il n’y arriveront pas à cause de la crise ou de leur manque d’éducation ou du contexte familial, sociétal géographique dans lequel ils vivent, et du coup sont pleins d’amertume, de rancoeur et parfois de colère.
  • Et puis, il y a les vrais enfants de la crise ou les petits-enfants de Mai 1968 qui n’ont plus vraiment d’illusions sur ce monde trop matérialiste. Ils savent que ce monde va droit dans le mur. Pour reprendre une analogie, ils ont l’impression d’être dans un train à très grande vitesse, mais ils savent que quelque part sur la voie, il y a un mur. Ils ne peuvent pas descendre car le train va trop vite. Alors que font ils ? Ils se mettent dans le dernier wagon. Ainsi, il y a ceux qui cherchent un bonheur malgré tout cela et/ou à améliorer les choses. Cela peut être des militants pour une cause, des écolos qui essaient de persuader le reste des passagers qu’il faut arrêter le train,  des artistes qui pensent à autre chose, des religieux qui prennent du recul, les backpackers qui profitent du paysage etc…

Je me demande si la jeunesse actuel pourrait se reconnaître dans ces deux catégories. J’ai bien peur que l’immense majorité des gens, jeunes et moins jeunes, (99 % au moins) sont dans la première catégorie. Je ne suis pas sûr que la deuxième catégorie aient foncièrement augmentée.

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